On entend le mot « sorcellerie » et aussitôt, les images s’enchaînent : une vieille femme bossue penchée sur un chaudron fumant, un chat noir, des sorts maléfiques, le diable… La culture populaire, les films d’horreur et des siècles de désinformation ont fait leur travail. Pourtant, la réalité de la sorcellerie est infiniment plus riche, plus nuancée, et surtout, bien moins effrayante que ce qu’on nous a toujours laissé croire. Aujourd’hui, on remet les pendules à l’heure.
La magie n’a pas de couleur
Commençons par démolir l’un des plus grands mythes : la magie blanche, la magie noire, la magie grise… ça n’existe pas vraiment.
Ou plutôt, ces étiquettes sont une invention humaine pour catégoriser ce qui est fondamentalement neutre. La magie, à la base, est une énergie. Elle n’a pas de morale, pas de couleur, pas d’intention propre. C’est exactement comme un couteau de cuisine : en soi, il n’est ni bon ni mauvais. C’est l’usage qu’on en fait qui le définit.
Ce qui crée la « magie noire », c’est l’intention de nuire. Ce qui crée la « magie blanche », c’est l’intention de guérir, de protéger, d’aider. La magie elle-même ne choisit pas c’est le praticien qui choisit. Cette distinction est fondamentale, et pourtant elle est presque toujours ignorée dans les représentations populaires.
Alors quand quelqu’un dit « la sorcellerie, c’est du mal », il confond la pratique avec l’usage qu’en font certaines personnes. C’est comme dire que la médecine est mauvaise parce que certains médecins ont mal agi.
Bonnes et mauvaises sorcières : une question de choix
Oui, il existe des sorcières qui utilisent leur pratique pour nuire. Ce serait mentir que de prétendre le contraire. Mais il existe aussi des médecins qui empoisonnent leurs patients, des avocats qui défendent des causes injustes, des enseignants qui blessent leurs élèves. Dans chaque domaine humain, il y a des gens qui font de bons et de mauvais choix.
Une sorcière n’est pas automatiquement bonne ou mauvaise. Elle est humaine. Ce qui définit son éthique, c’est ses valeurs personnelles, ses croyances, et les choix qu’elle fait dans sa pratique. Beaucoup de sorcières suivent des codes éthiques très stricts comme la loi du triple retour dans la Wicca, qui stipule que tout ce qu’on envoie dans l’univers nous revient trois fois. D’autres ont leurs propres règles morales, tout aussi solides.
Réduire toutes les sorcières à des figures maléfiques, c’est aussi absurde que de dire que tous les religieux sont des extrémistes.
D’où viennent les stéréotypes ? L’histoire de la chasse aux sorcières
Pour comprendre pourquoi la sorcellerie est si mal perçue aujourd’hui, il faut remonter dans le temps et l’histoire est sombre.
Le Moyen Âge et la peur de l’inconnu
Pendant des siècles, les femmes qui possédaient des connaissances en herboristerie, en médecine naturelle ou en pratiques spirituelles étaient des piliers de leurs communautés. Elles soignaient les malades, aidaient aux accouchements, connaissaient les plantes et leurs propriétés. On les appelait les « femmes sages » ou les guérisseuses.
Mais avec la montée en puissance de l’Église catholique en Europe, tout savoir qui échappait au contrôle religieux est devenu suspect. Ces femmes, indépendantes et influentes, représentaient une menace non pas parce qu’elles faisaient du mal, mais parce qu’elles détenaient un pouvoir que l’Église ne contrôlait pas.
Le Malleus Maleficarum : le manuel de la haine
En 1487, deux moines dominicains publient le Malleus Maleficarum , le « Marteau des sorcières ». Ce texte, approuvé par l’Église, est un véritable manuel d’inquisition qui définit la sorcière comme une servante du diable, sexuellement dépravée et fondamentalement mauvaise. Il sera utilisé pendant plus de deux siècles pour justifier la torture et l’exécution de milliers de personnes.
Les chiffres de la terreur
Entre le 15e et le 18e siècle, on estime que entre 40 000 et 60 000 personnes ont été exécutées en Europe lors des procès de sorcellerie la grande majorité étant des femmes. En Amérique du Nord, les procès de Salem en 1692 ont marqué les esprits : 20 personnes exécutées, des dizaines emprisonnées, une communauté déchirée par la peur et la paranoïa.
Ces personnes n’étaient pas des sorcières au sens fantastique du terme. C’étaient des voisines, des mères, des guérisseuses, des femmes trop indépendantes, trop différentes, trop dérangeantes. Elles ont été tuées sur la base de superstitions, de jalousies et de contrôle social.
L’héritage de cette période
Cet héritage est lourd. Il a gravé dans l’inconscient collectif l’idée que la sorcière est dangereuse, maléfique, à craindre. Et même aujourd’hui, des siècles plus tard, on en ressent encore les effets dans la façon dont la sorcellerie est perçue et représentée.
La sorcellerie dans les médias : entre fascination et déformation
Hollywood a une relation compliquée avec la sorcellerie. D’un côté, elle fascine les films et séries mettant en scène des sorcières se comptent par centaines. De l’autre, elle est presque toujours déformée.
Les classiques de l’horreur
Des films comme Rosemary’s Baby, The Witch ou Suspiria associent systématiquement la sorcellerie à la terreur, au diable, au sacrifice. Ces œuvres sont souvent excellentes cinématographiquement, mais elles renforcent l’image d’une sorcellerie forcément sinistre et maléfique.
La sorcière sympathique mais caricaturale
À l’opposé, on a des représentations plus légères mais tout aussi réductrices : Ma sorcière bien-aimée, Sabrina l’apprentie sorcière, ou même Harry Potter. La magie y est présentée comme un pouvoir spectaculaire, des sorts qui font des étincelles, des baguettes magiques. C’est divertissant, mais ça n’a que peu à voir avec la sorcellerie réelle.
Les représentations plus nuancées
Heureusement, les choses évoluent. Des séries comme The Chilling Adventures of Sabrina ou American Horror Story: Coven explorent des aspects plus complexes de la sorcellerie, même si elles restent dans le registre du fantastique. Et dans la culture populaire récente, on voit émerger une valorisation de la « witch aesthetic » qui, bien qu’imparfaite, contribue à déstigmatiser l’image de la sorcière.
La sorcellerie à travers le monde
La sorcellerie n’est pas un phénomène uniquement occidental. Sous différentes formes, elle existe dans pratiquement toutes les cultures humaines.
Le Hoodoo (États-Unis)
Né dans les communautés afro-américaines du Sud des États-Unis, le Hoodoo est une pratique magique qui mélange des éléments des traditions africaines, amérindiennes et chrétiennes. Il utilise des herbes, des racines, des poudres et des rituels pour la protection, la guérison et l’amour.
Le Curanderismo (Amérique latine)
Pratiqué en Amérique latine et dans les communautés hispaniques, le Curanderismo est une forme de guérison spirituelle et physique qui combine des plantes médicinales, des prières, des rituels et une connexion profonde aux esprits ancestraux.
Le Sangoma (Afrique du Sud)
Les Sangomas sont des chamanes et guérisseurs traditionnels zoulou qui communiquent avec les esprits des ancêtres pour diagnostiquer et soigner les maladies physiques, émotionnelles et spirituelles.
La sorcellerie nordique : Le Seiðr
Dans les traditions vikings, le Seiðr était une forme de magie pratiquée principalement par des femmes (les Völvas) pour voir l’avenir, influencer les événements et communiquer avec les esprits. Même le dieu Odin était réputé pratiquer cette forme de magie.
La sorcellerie dans le monde arabe : Le Sihr
Dans de nombreuses cultures arabes et islamiques, le Sihr désigne la magie en général. Comme ailleurs, elle peut être utilisée pour protéger ou pour nuire, et elle fait partie intégrante du folklore et des croyances populaires de ces régions.
Sorcellerie et religion : des rapports complexes
La sorcellerie a toujours entretenu un rapport ambigu avec les grandes religions organisées.
Le christianisme
C’est la religion qui a le plus activement combattu la sorcellerie du moins en Occident. Pourtant, l’histoire est paradoxale : beaucoup de pratiques populaires chrétiennes (bénédictions, eau bénite, reliques, prières de guérison) partagent une structure similaire à certains rituels magiques. La différence, souvent, c’est une question de légitimité institutionnelle.
Aujourd’hui, certains chrétiens voient encore la sorcellerie comme une porte ouverte au diable. D’autres ont une vision plus nuancée. Et il existe même des personnes qui se définissent comme « sorcières chrétiennes », combinant leur foi avec des pratiques magiques.
Le paganisme et le néopaganisme
Beaucoup de sorcières modernes s’inscrivent dans des traditions païennes ou néopaganes comme la Wicca, le druidisme, ou l’hellénisme. Pour elles, la sorcellerie n’est pas séparée de la religion : c’est une façon de se connecter au divin, à la nature, aux ancêtres.
Les religions afro-diasporiques
Dans des traditions comme le Vodou haïtien, la Santería cubaine ou le Candomblé brésilien, magie et religion sont indissociables. Les rituels magiques font partie intégrante du culte, et la frontière entre prière et sort n’existe tout simplement pas.
Les hommes aussi sont sorciers
Un autre stéréotype tenace : la sorcellerie serait un domaine exclusivement féminin. C’est faux.
Historiquement, les hommes ont toujours pratiqué la magie chamans, druides, magiciens, alchimistes, sorciers. Si les femmes ont été plus massivement ciblées lors des chasses aux sorcières, c’est parce qu’elles représentaient une menace sociale et politique particulière dans des sociétés patriarcales, pas parce que les hommes ne pratiquaient pas.
Aujourd’hui, les hommes qui pratiquent la sorcellerie se définissent souvent comme sorciers, mages, praticiens ou tout simplement sorciers le terme est de plus en plus neutralisé. Ils sont nombreux dans toutes les traditions magiques, de la Wicca au Hoodoo en passant par la magie cérémonielle.
La sorcellerie n’a pas de genre. Elle appartient à quiconque choisit de la pratiquer.
La sorcellerie au quotidien
Oubliez les chaudrons et les balais volants. La sorcellerie moderne, dans sa forme la plus courante, ressemble davantage à ceci :
Les herbes et les plantes
L’herboristerie est l’une des pratiques les plus anciennes et les plus répandues. Lavande pour la paix et le sommeil, romarin pour la protection et la mémoire, sauge pour purifier un espace, camomille pour l’apaisement… Chaque plante a ses propriétés, et les sorcières les utilisent en tisanes, en sachets, en encens ou en bains rituels.
Les cristaux
Les cristaux sont utilisés pour leurs propriétés énergétiques supposées. La pierre de lune pour l’intuition et les cycles féminins, l’obsidienne pour la protection, la rose de quartz pour l’amour, la citrine pour l’abondance… Que vous y croyiez ou non, travailler avec des cristaux est une pratique méditative et symbolique puissante.
Les bougies
La magie des bougies (candle magic) est l’une des formes les plus accessibles de sorcellerie. On choisit une couleur correspondant à son intention, on grave des symboles dans la cire, on allume la bougie en visualisant son objectif. Simple, mais profondément symbolique.
Les tarots et oracles
Beaucoup de sorcières utilisent le tarot ou les cartes oracles comme outil d’introspection et de guidance. Ce n’est pas de la divination au sens hollywoodien c’est plutôt un miroir qui invite à réfléchir à sa situation sous un angle différent.
Les sorts et rituels
Un sort, dans la pratique moderne, c’est souvent une combinaison d’intention, de symboles, d’herbes, de bougies et de mots. Ce n’est pas une formule magique qui transforme les grenouilles en princes. C’est une pratique concentrée pour aligner son énergie sur un objectif : trouver un emploi, guérir d’une blessure émotionnelle, protéger sa maison, attirer l’amour.
Les sabbats et les esbats : le calendrier de la sorcière
La sorcellerie s’inscrit dans les cycles naturels. La plupart des sorcières célèbrent deux types de fêtes :
Les sabbats
Les huit sabbats marquent les grandes étapes du cycle solaire. On les retrouve dans de nombreuses traditions magiques, pas seulement la Wicca :
- Samhain (31 octobre), le voile entre les mondes est le plus mince, on honore les ancêtres
- Yule (solstice d’hiver) ,célébration de la lumière qui revient
- Imbolc (1er février) purification, renouveau, début du printemps
- Ostara (équinoxe de printemps) équilibre, fertilité, nouveaux départs
- Beltane (1er mai) feu, vie, passion, abondance
- Litha (solstice d’été) , apogée de la lumière solaire
- Lughnasadh (1er août), première récolte, gratitude
- Mabon (équinoxe d’automne) bilan, préparation à l’hiver
Les esbats
Les esbats sont des cérémonies liées au cycle lunaire, célébrées généralement à la pleine lune ou à la nouvelle lune. La pleine lune est un moment de puissance maximale, idéal pour les sorts d’abondance, de gratitude et de manifestation. La nouvelle lune, elle, est propice aux nouveaux départs, aux intentions, aux projets.
Le grimoire et le livre des ombres
Deux outils incontournables dans la pratique de nombreuses sorcières :
Le grimoire
Le grimoire est un livre de magie qui contient des recettes, des sorts, des correspondances (herbes, cristaux, couleurs, planètes), des symboles et des connaissances magiques. Historiquement, les grimoires étaient des livres transmis de génération en génération, parfois jalousement gardés. Aujourd’hui, beaucoup de sorcières créent leur propre grimoire, compilant les savoirs qui résonnent avec leur pratique.
Le livre des ombres
Le livre des ombres est plus personnel que le grimoire. C’est un journal spirituel et magique où la sorcière consigne ses rituels, ses expériences, ses rêves, ses réflexions, ses sorts et leurs résultats. Il n’y a pas de règle stricte pour ce qu’il doit contenir c’est un espace intime, unique à chaque praticante.
Dans la Wicca traditionnelle, le livre des ombres était transmis par la grande prêtresse à ses initiées, puis recopié à la main. Aujourd’hui, beaucoup de sorcières tiennent le leur sous forme de beau carnet artisanal c’est devenu un véritable objet de création artistique en plus d’être un outil spirituel.
Être sorcière aujourd’hui
La sorcellerie connaît un véritable renouveau depuis les années 2010. Sur Instagram, TikTok et YouTube, des millions de personnes partagent leurs pratiques, leurs autels, leurs sorts. Le mouvement #WitchTok compte des dizaines de millions de vues. Les librairies ésotériques fleurissent. Les cristaux et les tarots se vendent dans des boutiques mainstream.
Ce renouveau est positif, il démocratise et déstigmatise la sorcellerie. Mais il amène aussi des discussions importantes sur l’authenticité, le respect des traditions culturelles, et la différence entre une pratique spirituelle profonde et une esthétique superficielle.
il démocratise et déstigmatise la sorcellerie. Mais il amène aussi des discussions importantes sur l’authenticité, le respect des traditions culturelles, et la différence entre une pratique spirituelle profonde et une esthétique superficielle.
Conclusion : il est temps de changer le regard
La sorcellerie n’est ni une fantaisie hollywoodienne ni une pratique diabolique. C’est une réalité humaine, ancienne, diverse et profondément personnelle. Elle a été diabolisée, criminalisée, et utilisée comme prétexte pour persécuter des milliers d’innocents. Il est plus que temps de la regarder avec les yeux de la curiosité plutôt que de la peur.
La prochaine fois que vous entendez le mot « sorcellerie », j’espère que vous penserez à autre chose qu’à des chaudrons et des maléfices. Pensez à des femmes sages qui soignaient leurs communautés. À des pratiques ancestrales transmises à travers les siècles. À une connexion profonde à la nature et aux cycles du vivant. À des personnes ordinaires qui ont choisi une voie spirituelle extraordinaire.
Un dernier mot
Si cet article m’a tenu autant à cœur, c’est parce que je ne l’ai pas écrit juste par curiosité intellectuelle. Je suis moi-même une sorcière. Et oui, j’hésite encore un peu en l’écrivant, parce que je sais ce que certains vont en penser.
La sorcellerie fait partie de moi depuis toujours et je veux dire ça littéralement. Je viens d’une famille de sorcières. Ce n’est pas quelque chose que j’ai choisi un jour en lisant un livre ou en regardant une vidéo. C’est un héritage, une transmission, quelque chose qui coulait déjà dans ma vie bien avant que j’aie les mots pour le nommer.
Pendant longtemps, j’ai gardé ça pour moi, exactement à cause des stéréotypes dont je viens de parler. Parce qu’on apprend vite que ce mot fait peur aux gens même quand il représente quelque chose de beau.
Alors si cet article change ne serait-ce qu’un seul regard, ça valait la peine de l’écrire et la peine d’être honnête.
Merci d’être là vraiment. Chaque lecteur compte pour moi. Si vous avez des questions ou des suggestions, je suis disponible à : elysabeth@luniversdelyabeth.site. Qui sait, votre idée pourrait devenir le prochain article !
À très bientôt pour la suite.
Ely 🌙
Cet article est le premier d’une série sur les religions et spiritualités méconnues. La prochaine fois, on parlera de la wicca , une autre pratique fascinante et souvent mal comprise. À bientôt !
Elysabeth

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