Une cage de fer suspendue à un gibet, balançant au vent sur la route de Lévis. À l’intérieur, le cadavre d’une femme condamnée, exposée, transformée en avertissement pour tous ceux qui passent. C’est l’image la plus forte associée à Marie-Josephte Corriveau une femme réelle devenue légende, une criminelle devenue sorcière, une victime devenue symbole.
La Corriveau est l’une des figures les plus fascinantes et les plus complexes du folklore québécois. Et son histoire est bien plus troublante qu’on ne le croit.
Une histoire vraie
Contrairement à beaucoup de légendes, la Corriveau a existé. Marie-Josephte Corriveau est née le 14 mai 1733 à Saint-Vallier, sur la Côte-du-Sud, dans ce qui est aujourd’hui la région de Chaudière-Appalaches. Elle était la fille de Joseph Corriveau, un habitant ordinaire, et grandit dans un milieu rural modeste, comme la grande majorité des femmes canadiennes-françaises de l’époque.
À 16 ans, elle épouse Charles Bouchard. Ils auront trois enfants ensemble. Charles meurt en 1760 de maladie, selon les registres. Trois ans plus tard, Marie-Josephte se remarie avec Louis Dodier, un voisin. La cohabitation est difficile. Les témoignages de l’époque évoquent des disputes fréquentes, des tensions palpables entre les deux époux.
En janvier 1763, Louis Dodier est retrouvé mort dans son écurie. Les premiers soupçons se portent sur le père de Marie-Josephte, Louis Corriveau. Puis, lors du procès, tout bascule.
Marie-Josephte avoue. Elle dit avoir frappé son mari à la tête avec une pioche pendant son sommeil. Elle est jugée par un tribunal militaire britannique nous sommes trois ans après la Conquête de 1759, et le Québec est désormais sous occupation anglaise. Condamnée à mort, elle est pendue le 18 avril 1763 sur les Plaines d’Abraham, à Québec.
Elle avait 29 ans.
Mais ce n’est pas sa mort qui a fait sa légende. C’est ce qui s’est passé après.
La cage un châtiment hors du commun
Selon la loi anglaise de l’époque, le corps des criminels condamnés pour meurtre pouvait être exposé publiquement après l’exécution. Cette pratique, appelée le gibbeting, visait à terroriser la population et à dissuader les crimes futurs. En Angleterre, c’était monnaie courante. En Nouvelle-France, c’était pratiquement inédit.
Le corps de Marie-Josephte Corriveau a été placé dans une cage de fer forgé une gibbet cage spécialement fabriquée à la forme d’un corps humain. Cette cage a ensuite été suspendue au carrefour de Pointe-Lévy, bien visible depuis le fleuve Saint-Laurent, pendant cinq longues semaines.
Imaginez la scène : des habitants qui passent sur la route, des enfants qui regardent, des bateliers sur le fleuve qui aperçoivent la silhouette de métal se balançant dans le vent. Pour une population canadienne-française profondément catholique, habitée par le respect des morts et des rites funéraires, le spectacle était insoutenable. On n’exposait pas les corps comme ça, ici. C’était une pratique étrangère, imposée par des conquérants.
La cage a profondément choqué. Et les chocs profonds laissent des cicatrices dans la mémoire collective.
Après les cinq semaines, la cage a été retirée. On en perd la trace pendant plus d’un siècle, jusqu’à ce qu’elle refasse surface à P.T. Barnum oui, le célèbre showman américain qui l’exhiba dans son musée de curiosités à New York au milieu du 19e siècle. Elle fut rachetée et rapatriée au Québec, et est aujourd’hui exposée au Musée de la civilisation de Québec, l’une des pièces les plus saisissantes de la collection.
De la criminelle à la sorcière la naissance d’un mythe
C’est dans les décennies qui ont suivi l’exécution que Marie-Josephte Corriveau a entamé sa transformation de criminelle en figure légendaire. Et comme souvent dans le folklore, la réalité s’est rapidement mélangée à la fiction jusqu’à disparaître presque entièrement sous elle.
Les rumeurs ont commencé à circuler dans les veillées, les marchés, les paroisses. On disait qu’elle avait tué non pas deux, mais sept maris. Certains parlaient même de douze. Qu’elle était une sorcière qui avait conclu un pacte avec le diable. Que son fantôme errait la nuit, sortant de sa cage pour hanter les passants, les attirer dans les marais, les faire mourir de peur.
Pourquoi autant d’exagération ? Parce que la légende avait une fonction. Dans une société traumatisée par la Conquête, dominée par les Britanniques, privée de ses élites, la Corriveau est devenue un exutoire. Une figure sur laquelle projeter la peur, la honte, la colère. Une femme mauvaise, monstrueuse une façon peut-être de conjurer un monde devenu incompréhensible.
Philippe Aubert de Gaspé père a immortalisé cette version légendaire dans son roman Les Anciens Canadiens (1863), considéré comme le premier grand roman québécois. Dans une scène célèbre et glaçante, la Corriveau apparaît comme une revenante qui sort de sa cage lors d’un sabbat de sorcières pour terroriser un personnage. La description est vivante, horrifiante, et elle a façonné l’imaginaire québécois pour des générations entières.
C’est cette version la sorcière en cage, le fantôme maléfique à la robe de fer qui a dominé jusqu’au 20e siècle.
Le procès une justice à questionner
Mais derrière la légende, il y a une femme. Et derrière la condamnation, il y a un procès qui mérite qu’on s’y attarde.
Marie-Josephte Corriveau a été jugée par un tribunal militaire britannique composé d’officiers anglophones, dans une langue qu’elle ne maîtrisait probablement pas. Elle n’avait pas d’avocat de la défense au sens moderne du terme. Les règles de procédure différaient considérablement de celles qu’auraient appliquées les tribunaux français sous l’Ancien Régime.
Plus troublant encore : c’est d’abord son père, Louis Corriveau, qui avait été condamné pour le meurtre de Dodier. C’est seulement lors d’une deuxième audience que Marie-Josephte avait changé de version et avoué être la meurtrière. Ce revirement tardif a fasciné les historiens. Protégeait-elle son père ? Cédait-elle à une pression ? Était-elle réellement coupable ?
La question de la violence conjugale a aussi été soulevée. Les témoignages de l’époque suggèrent que Louis Dodier était un homme difficile, autoritaire. Certains historiens ont émis l’hypothèse que Marie-Josephte avait agi en état de légitime défense, sans disposer des mots ni des recours légaux pour le dire.
Ce que l’on sait, c’est qu’elle était une femme, pauvre, canadienne-française, catholique, jugée par un pouvoir colonial étranger, sans réels moyens de se défendre. Dans ce contexte, l’idée d’un procès parfaitement équitable est difficile à soutenir.
La réhabilitation 250 ans plus tard
L’histoire de la Corriveau a connu un tournant remarquable au 20e siècle, porté par les mouvements féministe et nationaliste québécois.
Des historiennes comme Raymonde Litalien et des écrivaines comme Anne Hébert ont commencé à relire l’histoire avec d’autres yeux. Qui était vraiment cette femme ? Que nous dit sa condamnation sur la société qui l’a jugée ? Que nous dit sa transformation en sorcière sur la façon dont on traite les femmes qui dérangent ?
Le regard a changé. La Corriveau n’est plus seulement un monstre elle est une femme prise dans des rouages qui la dépassaient : la Conquête, le patriarcat, la pauvreté, l’absence de droits.
En 2013, à l’occasion du 250e anniversaire de son exécution, l’Assemblée nationale du Québec a voté une motion symbolique pour réhabiliter officiellement Marie-Josephte Corriveau. Une motion unanime. Un geste rare, fort, qui témoigne du chemin parcouru dans notre façon de lire cette histoire.
La Corriveau dans la culture québécoise
La Corriveau est aujourd’hui l’une des figures les plus présentes et les plus réinterprétées de toute la culture québécoise et cela ne se dément pas.
En littérature, outre de Gaspé père, elle a inspiré Anne Hébert (La Cage, 1990), Victor-Lévy Beaulieu, et des dizaines d’autres. Chaque génération la réinvente à son image.
Au théâtre et à l’opéra, elle est montée sur scène sous mille visages : sorcière terrifiante, femme brisée, rebelle insoumise. L’opéra La Corriveau de Michel Longtin (1976) en a fait une héroïne tragique.
En bande dessinée et en littérature jeunesse, elle est devenue un personnage récurrent, parfois effrayant, parfois touchant, initiant les jeunes Québécois à leur propre folklore.
Dans l’art visuel, des artistes contemporains la représentent comme une icône de la résistance coloniale, du féminisme, de la mémoire collective.
La Corriveau est devenue bien plus qu’une criminelle ou qu’une sorcière de légende. Elle est un miroir dans lequel le Québec se regarde depuis 260 ans et voit tantôt ses peurs, tantôt ses blessures, tantôt sa force.
La légende du fantôme ce qui persiste
Malgré la réhabilitation historique, la dimension fantomatique de la Corriveau reste vivace. Les légendes résistent aux révisions officielles c’est peut-être leur plus grande force.
On dit que son fantôme hante encore les environs de Lévis et de Québec. Que les nuits de pleine lune, on peut entendre le grincement de sa cage dans le vent du fleuve. Que ceux qui la croisent sont frappés de malchance. Certains témoignages contemporains, colportés dans les forums de paranormal québécois, parlent encore de silhouettes aperçues près des falaises de Lévis, d’une sensation de froid soudaine, inexplicable.
Réel ou imaginaire ? Là n’est peut-être pas la vraie question.
Ce qui compte, c’est que la mémoire de la Corriveau vit. Qu’elle circule encore, de génération en génération, transformée, réinterprétée, mais jamais éteinte. C’est la marque des vraies figures mythiques : elles ne meurent pas. Elles changent de forme.
Conclusion
La Corriveau est l’une des figures les plus fascinantes du patrimoine québécois précisément parce qu’elle résiste à toute simplification. Elle est à la fois criminelle et victime, monstre et martyre, sorcière et femme ordinaire. Son histoire parle de justice, de colonialisme, de violence faite aux femmes, et de la façon dont les sociétés construisent leurs légendes sur les corps de ceux qu’elles condamnent.
Elle est morte pendue à 29 ans, dans un Québec occupé, jugée par des étrangers, sans que personne ne prenne vraiment sa défense. Puis on a suspendu son corps dans une cage de fer au bord du fleuve. Et au lieu de l’oublier, le Québec l’a transformée en fantôme, en sorcière, en symbole.
Peut-être que c’est la seule façon qu’il avait trouvée de ne pas oublier ce qu’on lui avait fait.
La prochaine fois que vous passez près de Lévis, regardez le ciel. On ne sait jamais.
Connaissiez-vous l’histoire de la Corriveau avant cet article ? Qu’est-ce qui vous a le plus surpris la femme réelle ou la légende ?
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Livre : Les Anciens Canadiens — Philippe Aubert de Gaspé père (disponible gratuitement en ligne) À visiter : museedelacivilisation.qc.ca , la vraie cage y est exposée Vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=IWGWSmPTU5E
https://www.youtube.com/watch?v=RAtX-_mB75s
https://www.youtube.com/watch?v=LpDndLSxMLk
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À très bientôt pour la suite.
Ely 🌙
Prochain article de la série Légendes, créatures et mythes : les fées celtiques , bien plus dangereuses que dans les contes. À bientôt ! 🌙
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